Ici et maintenant

Pourquoi courir, Stéphanie Côté
Ici et maintenant

Vous pouvez me demander pourquoi je cours et je trouverai mille raisons. Oui, mille! Ne me demandez donc pas simplement pourquoi je cours. Demandez-moi pourquoi j’aime courir et pourquoi j’ai besoin de courir. Et si vous me posez ainsi la question, vous y répondrez.

J’en ai besoin.

Pourquoi je cours? Pour la succession d’instants présents.

C’est Patrice Godin qui m’a soufflé ces mots que je n’avais jamais cherché à exprimer auparavant. Je les ai lus comme une révélation dans son texte du recueil de nouvelles « Pourquoi cours-tu comme ça? ». Patrice y parle des courses de 160 km qu’il fait, d’où sa description d’une  « succession plus ou moins rapprochée d’instants présents ». Comme je ne cours pas (encore) d’ultra, je ne vis pas plusieurs épisodes d’instants présents. Je vis une unique succession continue et sans interruption d’instants présents.

J’ai besoin de ces instants présents.

J’ai besoin de la course pour chaque seconde qu’elle permet à mon corps et à mon esprit d’être présents, ici et maintenant. Unis, dédiés, dévoués. Dans une parfaite conjoncture d’espace et de temps. Ailleurs n’existe pas quand j’ondule le long d’une single track, que je danse avec les arbres, que j’attaque les rochers et esquive les racines. Mon esprit et mon corps s’épousent dans un dialogue impénétrable. Ils forment un tout, et dans l’instant présent, ils sont tout. Ils sont imperméables. Aucune pensée extérieure ne peut s’immiscer. Occupés. Merci de ne pas déranger.

Pourquoi la course en sentier – ou trail – plutôt que sur route? D’abord parce que c’est bien plus amusant. Ensuite parce que dans les sentiers, je suis dans les sentiers, alors que sur la route, je suis dans ma tête.

Bear mountain 10k - 3 mai 2015

Photo: Ultra race photos

Sur route, je pourrais courir sur le cruise control. Et même sur le pilote automatique. Mes jambes savent ce qu’elles ont à faire. Qu’elles me portent, me supportent ou me transportent, elles savent avancer sans que je leur commande chaque levée de pied. Ça fait que ma tête a la liberté de vaquer à d’autres pensées. Je peux rêver, rêvasser et même divaguer. Oh elle m’a bien servi la course sur route, toutes ces fois où j’ai eu envie de réfléchir ou besoin d’haïr! Me défoncer en me défonçant les tympans, je connais. Puis ma tête a eu besoin d’un break. Et mon cœur. Je n’ai plus voulu réfléchir en courant. Encore moins haïr. Alors j’ai emprunté les sentiers. Et la course a commencé à m’habiter. M’habiter en entier. Sans doute parce qu’elle a trouvé une place béante. Une place géante. Un vide géant.

Remplir le vide

À un moment dans ma vie, j’ai eu l’impression de ne plus rien avoir en dedans. Comme si tout était parti avec le flot de larmes que je déversais jour après jour après nuit depuis plusieurs pages de calendrier. Chaque goutte de peine emportant avec elle un peu de moi, je me suis vidée. Plus de larmes, plus rien. J’existais, point.

Ce vide, le trail l’a rempli. En état d’urgence. Courir pour fuir. Me fuir, moi. Fuir ma vie. Fuir l’envie de m’endormir…

Aller courir pour retarder le moment de rentrer chez moi, là où un fracas de silence m’accueillait, me renvoyant l’écho de ma solitude.

Me préparer à courir, courir, revenir de courir, parler de courir, courir, courir, courir!
Je ne dis pas que j’étais équilibrée! Mais je suis en vie.

Le bonheur de courir

Peu à peu, le plaisir de courir a remplacé le désir de fuir, comme avant. La course est redevenue une danse. Mes jambes, des ailes. Et j’ai continué à préférer les sentiers.

Avec le trail, je me suis découvert des super pouvoirs. Je peux presque voler. Je peux grimper. Je suis plus forte que mes faiblesses. Je suis une super héros! Spiderman, Batman, Wonder woman… Autant d’alter ego que mon cerveau enivré me permet d’imaginer. Autant de super héros qui m’aident à défier les montées, à apprivoiser les descentes, à me moquer de mes muscles fatigués et à balayer les sombres idées. Comme le fait même Joan Roch qui se bat lui aussi contre des démons, parfois, déguisé en chevalier noir.

Je suis une petite super héros. Mais ce qui compte, c’est d’être plus grande que moi-même.

lacs106 - Copie

Photo: Martine Lacoste

Je suis aussi une petite fille. Parce que c’est un peu ça le trail. Attacher ses souliers et libérer son cœur d’enfant. Gambader dans la forêt en mettant joyeusement les pieds dans la boue. Faire fi de la pluie. Grimacer au soleil. Prendre de grandes décisions comme aller à gauche ou à droite. Être un sourire ambulant. Un sourire déambulant.

Semer des sourires. Autre super pouvoir.

Et en récolter.

Les sourires et les étincelles dans les yeux. Ces petits quelques choses que les coureurs ont de magiques et de contagieux. Chaque coureur a une raison de courir. Ou mille. Chaque coureur me donne une raison de courir.

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