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Chronique d’un retour post-blessure

Une blessure n’est jamais une bonne nouvelle. Cela dit, elle est parfois un mal pour un bien. Ce qui peut prendre des mois à admettre…

Août 2014, je courais avec le Club de Trail Montréal et un coureur particulièrement motivant depuis deux mois. Je progressais autant que je tripais. J’avais alors deux courses dans la mire : l’Ultra Trail Harricana du Canada en septembre et le X-trail d’Orford en octobre. J’étais en super forme, ça promettait. Jusqu’à ce que tout bascule, à mon retour de voyage à la fin août. Blessure. Syndrôme de la bandelette ilio-tibiale aux deux jambes, probablement causé par un mélange de progression trop rapide et intense, d’une mauvaise technique de course et d’une pratique compulsive de jump squats durant mon voyage. J’avais peur de perdre ma forme. Je sais, je sais…

J’ai consulté un physio, utilisé un tube complet de Voltaren et appris l’art du taping, mais j’ai omis d’offrir à mes genoux ce dont ils avaient le plus besoin : du repos. Quelques centaines de kilomètres plus tard, j’ai dû admettre que je ne contrôlais pas tout. J’avais aggravé mon cas. C’était mon corps qui décidait, et non ma tête. J’ai toujours eu 1000 raisons pour courir. J’en avais maintenant une pour cesser : le désir de courir encore bientôt. Ce que j’ignorais, c’est que ça n’allait pas être bientôt.

sur le dos à Nath redimensionnée

Objectif : loin devant

En septembre, je me suis inscrite à la course de Bear Mountain qui avait lieu en mai, 8 mois plus tard. Comme pour me convaincre et me rassurer qu’un jour, je recommencerais à courir. « Un jour » : objectif temporel délibérément vague, parce que par moment, on ne voit plus « le jour » où on va recommencer. Même si on sait que le jour vient après la nuit…

Je me suis inscrite au 21 km. Décision sage à l’aube de ma rémission qui pouvait être longue. Décision décevante aussi, parce que j’aurais tant voulu passer au 42,2 ou au 50 km. Mais bon, il y en aura d’autres.

À l’attaque!

Pas question d’attendre passivement. Je me sentais déjà assez impuissante comme ça. Au fil des semaines, j’ai multiplié les rendez-vous en physiothérapie, en ostéopathie, en chiropratique, en acuponcture, en kinésithérapie et en massothérapie. Sans compter les rendez-vous avec moi-même et le rouleau, la balle, l’élastique et le tapis de yoga. Ah oui et l’aqua-jogging. Ouf, il faut vouloir!

Un long hiver 

hiverEn février, je ne faisais encore que du ski de fond – que j’adore, heureusement –, car mes genoux me refusaient toujours le droit de courir. En mars, j’arrivais à peine à marcher-courir sur 2 ou 3 km. En avril, mes espoirs de participer au 21 km avait fondu avec la neige. Je n’avais plus le choix, je devais passer au plan B, pour ne pas dire au plan C : la course de 10 km. Et ça, même si je n’avais pas encore enfilé 10 km depuis mon retour boiteux. J’étais confiante et décidée; ça se passerait bien. J’allais faire partie de l’imposante et trippante bande de coureurs québécois à Bear Mountain, bon!

Une lueur d’espoir, enfin

Vendredi le 1er mai, ça y est! On met le cap sur Bear Mountain. Mon retour à la course se concrétise, mais je ne peux pas encore dire qu’il se confirme. J’ai besoin des preuves du week-end. Bear Mountain est un test. Dimanche, je saurai.

Avant dimanche, il y a samedi. Des dizaines de mes amis courent. Je passe la journée entre le kiosque de l’Ultra Trail Harricana du Canada et la ligne d’arrivée, zone de fabuleuses rencontres et d’émotions, à féliciter, à écouter les récits et parfois à consoler mes amis. Et à attendre mon tour.

Quelque part entre la tête et les tripes

Au matin de ma course, avec des papillons dans le ventre, je me rends sur le site de l’événement. Pour moi, cette fois-ci. J’envisage ma course avec calme malgré l’excitation. Je ne veux pas trop m’emballer, le risque de blessure est encore trop menaçant. Mais j’attends ce moment depuis si longtemps! À quelques minutes du départ, j’ignore encore de quelle façon je vais gérer ma course. D’un côté, Benoît me conseille d’être prudente. De l’autre, David qui me dit « Donne tout! ». Exactement ce que me chuchote ma tête et ce que me crient mes tripes!

Mon dossard lui, suppose que j’irai mollo. Il y est écrit « wave 6 ». Puisqu’il y a des centaines de coureurs, il y a plusieurs vagues de départ. Six, en fait. À cause de mon changement d’épreuve de dernière minute, je n’ai pas fourni d’information sur ma vitesse de course. Je suis reléguée par défaut dans la 6e vague, la plus lente. Mais il n’est pas question que je la prenne! David me tire vers la première. Un peu hésitante, j’embarque dans la deuxième. Je cache « wave 6 » sur mon dossard, je ne veux pas qu’on me remettre à ma prétendue place. Mais personne ne fait la police, évidemment.

5, 4, 3, 2, 1 Départ! Un sourire plaqué au visage, je trotte avec la marée humaine. Et je me rends rapidement compte que j’aurais dû prendre la première vague. Je suis le courant sans peine et me fraie un chemin pour remonter et dépasser les coureurs. Concentrée comme jamais, je pense à ma technique à chaque foulée. Je me répète comme un mentra : lève, pousse, mouline, lève, pousse, mouline… ». Les sensations sont parfaites. Je suis à ma place. Enfin. EN-FIN!

Ligne d’arrivée… et d’un nouveau départ

Bear Mountain 3 mai 2015Je traverse la ligne d’arrivée avec le sourire. Un sourire différent de celui du départ. Celui-ci en est un d’accomplissement bien sûr, mais surtout de soulagement. Pas de dommage à mes genoux, je jubile.

C’est avec un taux d’endorphine dans le tapis que je pacte mes p’tits et qu’on reprend la route vers Montréal. Je ne cherche même pas à connaître mon résultat en termes de temps ou de position. C’est un détail. JE SUIS DE RETOUR!

La curiosité me prend quelques heures plus tard, dans un resto avec Wi-Fi. Le téléphone entre les mains, je trouve rapidement l’information sur Internet. Stéphanie Côté: 8e femme et 1ère de ma catégorie. Mon regard passe de mon téléphone à David, en face de moi. Il lit la nouvelle dans mes yeux embrouillés. Je lui saute au cou… nourrissant l’imagination et la conversation de nos voisins de table qui s’imaginent sans doute un scénario de demande en mariage!

Le gros lot

Après des heures et des centaines de dollars passés avec tous les spécialistes, après d’innombrables séances d’exercices de renforcement musculaire, et après 7 ou 8 épisodes de découragement (un par mois, tiens donc!), ma saison 2015 prenait la tournure tant espérée. Ou inespérée, devrais-je dire, puisqu’en mai et juin, je suis montée sur le podium à toutes mes courses.

J’apprécie la course autant que je l’ai désirée. Le plaisir a toujours été mon objectif principal. Les médailles sont un bonus, peut-être même une conséquence. Elles sont surtout un bonus que je n’avais pas vu venir.

Le recul

Ultimate XC 2015Je suis une coureuse comme les autres, qui a subi une blessure comme ça arrive à tant d’autres. Comme les autres, j’ai eu à gérer mes déceptions et mes frustrations, en essayant de me concentrer sur mon retour. Car retour, il y a toujours. Le jour vient après la nuit.

On dit qu’il faut regarder devant. Cela dit, j’ai appris beaucoup à regarder derrière. Avec le recul, je réalise que grâce à ma blessure, j’ai apporté des changements à ma routine et à ma technique qui m’ont fait devenir une meilleure coureuse. Oui, depuis l’automne dernier, j’ai pleuré, j’ai crié à l’injustice, j’en ai arraché à courir-marcher et j’ai été déçue de m’inscrire à des courses de « seulement » 10 km. Mais sans cette blessure et ces courses de « seulement » 10 km, je n’aurais peut-être pas connu l’extase des médailles d’or et le privilège de participer à un championnat canadien.

Sur le coup, on ne veut pas se faire dire que « rien n’arrive pour rien ». Sur le coup, ça fait chier, point final. Pourtant, quand on accepte l’épreuve, elle nous fournit une formidable occasion de rebondir.

Parce que si on le décide, reculer, ce n’est pas régresser. C’est prendre un élan. 

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